Pourquoi les vins lorrains ont-ils failli disparaître… et comment ils ont été sauvés ?

Plus de 2 000 ans d’histoire, de prospérité, de crises… et une renaissance que peu de personnes connaissent

Lorsque l’on évoque aujourd’hui les vins lorrains, beaucoup pensent immédiatement au vin gris des Côtes de Toul, aux vins blancs d’Auxerrois ou encore aux nouvelles méthodes traditionnelles qui connaissent un bel essor.

Pourtant, peu de personnes imaginent qu’il y a moins de deux siècles, la Lorraine comptait parmi les plus grands vignobles français.

Avec près de 34 000 hectares de vignes au début du XIXᵉ siècle, et probablement près de 40 000 hectares à son apogée, le vignoble lorrain rivalisait avec celui de l’Alsace de la même époque.

Aujourd’hui, il n’en subsiste qu’environ 270 hectares répartis principalement entre les Côtes de Toul, la Moselle et quelques autres secteurs.

Comment un vignoble aussi important a-t-il pu perdre plus de 99 % de sa surface ?

L’histoire est passionnante. Et elle explique pourquoi les vins lorrains d’aujourd’hui ont une valeur patrimoniale exceptionnelle.


Un vignoble vieux de plus de deux millénaires

La vigne est présente en Lorraine depuis l’époque gallo-romaine.

Les Romains comprennent rapidement que les coteaux calcaires dominant la Moselle et la Meuse offrent d’excellentes conditions pour la culture de la vigne.

Au fil des siècles, les monastères développent les plantations, sélectionnent les meilleurs terroirs et perfectionnent les méthodes de vinification.

Pendant tout le Moyen Âge, le vin constitue une richesse économique essentielle.

Les évêchés, les abbayes et les grandes familles possèdent d’importants vignobles.

Les coteaux de Toul, de Moselle et de Meuse deviennent progressivement de véritables paysages viticoles.


Un âge d’or aujourd’hui oublié

Au XVIIIᵉ puis au début du XIXᵉ siècle, le vignoble lorrain atteint son apogée.

On estime alors sa superficie à environ 34 000 hectares, certains historiens évoquant même près de 40 000 hectares si l’on considère l’ensemble des secteurs viticoles de Lorraine.

À titre de comparaison, le vignoble alsacien cultivait à cette époque une superficie comparable.

La Lorraine n’était donc pas un petit vignoble régional : elle figurait parmi les grandes régions viticoles françaises.

Les vins étaient consommés localement mais également expédiés vers :

  • Paris ;
  • les Pays-Bas ;
  • les régions voisines ;
  • les grandes villes de Lorraine.

Dans de nombreux villages, la vigne représentait la principale activité économique.


Les raisins du Toulois ont participé à l’histoire du Champagne

Voici une page d’histoire que peu de personnes connaissent.

À la fin du XVIIᵉ siècle, le moine bénédictin Dom Pérignon, cellérier de l’abbaye d’Hautvillers, perfectionne progressivement la technique qui donnera naissance aux grands vins effervescents de Champagne.

À cette époque, les règles que nous connaissons aujourd’hui n’existent pas encore.

L’Appellation d’Origine Contrôlée Champagne ne sera créée qu’en 1936.

Avant cette réglementation, les maisons champenoises pouvaient compléter leurs approvisionnements avec des raisins provenant des vignobles voisins lorsque les récoltes locales étaient insuffisantes.

Le vignoble toulois figurait parmi ces fournisseurs.

Une partie des raisins produits autour de Toul prenait ainsi la direction de la Champagne, où ils étaient élaborés selon cette nouvelle méthode de vinification qui allait conquérir le monde.

Lorsque l’aire officielle de l’appellation Champagne est délimitée au XXᵉ siècle, cette pratique disparaît naturellement.

Aujourd’hui encore, les domaines des Côtes de Toul élaborent cependant leurs vins effervescents selon ce même principe, désormais appelé méthode traditionnelle.

Au Domaine de l’Ambroisie, nos cuvées Enigme, Prose, Essentiel et Éruption perpétuent ce savoir-faire avec un vieillissement minimum de neuf mois sur lattes.


Les premières maladies fragilisent les vignes

On attribue souvent la disparition du vignoble lorrain au seul phylloxéra.

La réalité est plus complexe.

Les difficultés commencent bien avant.

🍃 L’oïdium

L’oïdium apparaît en Lorraine en 1853.

Ce champignon attaque les feuilles, les rameaux et les grappes, réduisant fortement les récoltes.

Après plusieurs années de recherches, les viticulteurs découvrent que les traitements au soufre permettent de limiter efficacement son développement.

Encore aujourd’hui, le soufre reste un outil de protection incontournable, notamment en agriculture biologique.

🍂 Le mildiou

En 1885, une nouvelle maladie frappe les vignobles : le mildiou.

Favorisé par les périodes chaudes et humides, il détruit rapidement les feuilles et les grappes.

Les chercheurs mettent alors au point un traitement devenu célèbre : la bouillie bordelaise, mélange de sulfate de cuivre et de chaux.

Plus d’un siècle plus tard, elle demeure une référence dans la protection de la vigne.

🪲 Puis arrive le phylloxéra…

Vers 1890, le vignoble lorrain subit un nouveau coup dur.

Le phylloxéra, un minuscule insecte originaire d’Amérique du Nord, s’attaque directement aux racines des ceps.

Les vignes dépérissent rapidement.

Les premières tentatives de lutte échouent.

La solution viendra finalement d’une découverte scientifique majeure : greffer les cépages européens sur des porte-greffes américains naturellement résistants.

Cette technique sauvera non seulement le vignoble lorrain, mais aussi la quasi-totalité des vignobles européens.

👉 Le saviez-vous ?
Le phylloxéra est toujours présent aujourd’hui. Si les vignes produisent encore, c’est parce qu’elles sont presque toutes greffées sur des porte-greffes résistants.


Le plus grand ennemi de la vigne : l’homme

Le phylloxéra détruisait les racines.

Les guerres, elles, détruisaient les hommes qui les cultivaient.

Région frontalière, la Lorraine a été au cœur de nombreux conflits.

Les villages viticoles sont occupés, bombardés ou évacués.

Les vignerons sont mobilisés.

Les parcelles sont abandonnées.

Chaque guerre fragilise un peu plus le vignoble.


L’industrialisation accélère le déclin

Après les conflits, un autre phénomène transforme profondément la Lorraine.

Les mines, les hauts-fourneaux et les usines offrent des emplois plus réguliers que la viticulture.

De nombreuses familles quittent les coteaux pour rejoindre l’industrie.

Les parcelles sont progressivement :

  • abandonnées ;
  • transformées en vergers ;
  • boisées ;
  • envahies par les broussailles.

En quelques décennies, la superficie du vignoble s’effondre.


Un autre fléau : le morcellement des parcelles

La disparition du vignoble tient aussi à une cause beaucoup moins connue.

Après la Révolution française, les terres des évêques et des abbayes sont vendues comme Biens Nationaux.

Les vignerons deviennent enfin propriétaires de leurs parcelles.

Mais le Code civil impose ensuite un partage égal entre les héritiers.

À chaque génération, les parcelles sont divisées.

Puis divisées à nouveau.

Certaines exploitations finissent par posséder quelques rangs de vigne dispersés sur des dizaines de petites parcelles.

Cette fragmentation rend toute modernisation quasiment impossible.


Bruley : le premier remembrement viticole de France

Face à cette situation, une idée révolutionnaire voit le jour.

Regrouper les parcelles.

C’est à Bruley, au cœur des Côtes de Toul, qu’est réalisé le premier remembrement viticole de France, sous l’impulsion d’André Picot, maire de Lucey et député de Toul.

Cette opération permet de restructurer les exploitations, de faciliter le travail des vignerons et de redonner un avenir au vignoble.

Sans cette initiative visionnaire, les Côtes de Toul auraient probablement disparu.


L’AOC Côtes de Toul : la reconnaissance d’un savoir-faire

Les efforts des générations précédentes sont finalement récompensés.

En 1998, les Côtes de Toul obtiennent officiellement l’Appellation d’Origine Contrôlée.

Cette reconnaissance protège les cépages, les terroirs et les méthodes de production.

Elle marque surtout la renaissance officielle du vignoble toulois.


Une nouvelle génération de vignerons

Depuis plusieurs décennies, une nouvelle génération redonne vie au vignoble lorrain.

Les domaines investissent dans leurs caves.

Les pratiques évoluent.

Les vins gagnent en précision.

Le vin gris des Côtes de Toul devient l’ambassadeur du territoire.

Les méthodes traditionnelles se développent en IGP Lorraine.

La Lorraine retrouve progressivement sa place sur la carte des grands vignobles français.


Le Domaine de l’Ambroisie : écrire une nouvelle page de cette histoire

Au Domaine de l’Ambroisie, nous avons conscience de nous inscrire dans cette longue histoire.

Nos vignes de Lucey et Bruley sont cultivées sur ces mêmes coteaux qui ont vu passer les Romains, les moines, les grandes crises sanitaires, les guerres et la renaissance du vignoble.

Nos vins en AOC Côtes de Toul, en IGP Lorraine et en Vin de France témoignent de cette volonté de préserver le patrimoine tout en regardant vers l’avenir.


Une histoire qui continue de s’écrire

Lorsqu’on ouvre une bouteille de vin, on oublie parfois qu’elle est l’aboutissement de plusieurs milliers d’années d’histoire.

Aucun vigneron ne travaille seul.

Derrière chaque cep de vigne se cachent les générations qui ont appris à domestiquer la vigne sauvage, à comprendre les terroirs, à inventer les outils, à perfectionner les techniques de culture et de vinification.

Les vignerons d’aujourd’hui héritent de cette histoire.

Ils ont, à leur tour, la responsabilité de la faire vivre et de la transmettre.

Au Domaine de l’Ambroisie, nous ne prétendons pas écrire l’histoire du vignoble lorrain.

Nous avons simplement la chance d’en écrire une nouvelle page.


Conclusion

Les vins lorrains auraient pu disparaître.

Le phylloxéra, les maladies cryptogamiques, les guerres, l’industrialisation et le morcellement des parcelles ont failli effacer plusieurs siècles de savoir-faire.

Mais grâce à la passion et à la détermination de générations de vignerons, le vignoble a survécu.

Aujourd’hui, chaque verre de vin gris des Côtes de Toul, d’Auxerrois, de Pinot Noir ou de méthode traditionnelle raconte cette formidable histoire de résilience.

Et c’est sans doute ce qui rend les vins lorrains encore plus précieux.